Lettre ouverte de Guy Morançon

Lettre ouverte de Monsieur Guy Morançon destinée à être éditée
sur le site des Amis des Orgues de Narbonne et de la Narbonnaise
à la demande de l’auteur.
J’ai appris récemment qu’un site internet vient de s’ouvrir autour d’une association que je connais bien « l’Association des Amis des Orgues de Narbonne et de la Narbonnaise ».
Voilà une association qui me reçut en ami tout au long d’une longue collaboration (une bonne dizaine de récitals), et à laquelle je considère comme un devoir d’apporter mon témoignage, modeste mais reconnaissant.
Narbonne, en effet fut l’un des lieux en France (comme Aix, Saint Flour, Marseille, Arles sur Tech etc…) où je me rendis régulièrement pour des raisons aussi amicales que musicales. De Paris où je vis depuis si longtemps, il m’est facile et agréable de jeter un regard ému sur ces lieux que j’ai bien connus et aimés.
Narbonne, donc est de ceux-là, avec son insigne cathédrale gothique si exceptionnelle ; avec son orgue de tribune placé si haut dans le ciel présentant un buffet tellement impressionnant ; avec son ancien et merveilleux chanoine feu le Père Pierre Alcouffe d’émouvante mémoire, qui y passa toute sa vie ; avec également son association « Amis des Orgues de Narbonne (et de la Narbonnaise) », merveilleusement efficace et dévouée.
J’y fus pour la première fois, si je m’en souviens bien, en 1975. L’instrument était plus que mourant : Il était mort. Entièrement pneumatique, il soufflait, crachait, sifflait, hurlait, vomissant d’innombrables jets d’air jusque sur l’organiste et qui arrivaient parfois à couvrir les rares tuyaux pouvant encore parler !
Plus qu’étonné, je fus choqué, réellement. Car enfin je n’avais pas oublié tout le bien qu’en avait dit Marcel Dupré (pour ne pas le nommer) et Alexandre Cellier, ce dernier ayant beaucoup œuvré, à son époque , pour une bonne vulgarisation de l’instrument Orgue.
J’en repartis cette fois-là toujours attristé, mais écœuré devant une nouvelle preuve, monstrueuse celle-là, de la manière dont la France prend soin de son riche patrimoine instrumental.
Plus tard j’y revins et, au cours de mes dix ou douze passages, vis l’instrument être progressivement remis dans une situation moins anormales. Un jour : plus de hurlements intempestifs ; un autre : plus de jets d’air partout ; puis plus d’étouffements ou éternuements…
C’était spectaculaire car on pouvait entendre un peu de musique et espérer, pour après, retrouver peut-être un ramage digne du plumage !
Ici, je tiens à souligner, et en insistant, ce qui dans toute cette affaire est dû à Pierre LOUILLET. Non seulement il lutta contre un sommeil de plusieurs décennies, mais il prit franchement le taureau par les cornes, et quel taureau !..
Pierre LOUILLET, donc, ayant pris sa retraite d’enseignant, vint de Pertuis pour s’installer dans les environs de Narbonne. Dès lors, il assuma la vice présidence de l’association et la fit bel et bien revivre.
Attiré par l’orgue (dont il jouait en amateur, mais mieux que bien d’autres) et par l’impressionnante situation de cet instrument, il fit des prodiges de divers ordres, et d’abord celui d’arriver à convaincre le facteur d’orgue nîmois Bertyl SOUTOUL d’examiner la série de problèmes les plus urgents et peut-être les prendre à sa charge. Je pense que celui-ci dut beaucoup réfléchir, face au travail titanesque à fournir joint à l’absence de fonds… , mais finalement il accepta.
A partir de là, et je le dis parce que je l’ai vue, il s’y consacra avec un dévouement inaltérable, utilisant quand cela devenait nécessaire, l’aide de sa femme et de ses deux filles…Je suis donc heureux, en passant, et sans que personne ne m'ait demandé quoique ce soit pour lui rendre l'hommage que mérite Bertyl SOUTOUL, qui c'est dévoué corps et âme durant plusieurs années, en essayant de faire fonctionner au mieux cet immense corps mort. Toute question de style mise à part, mais Dieu sait qu'on n'en était pas là!
Entre parenthèse, je sais par expérience que dans ce métier aussi technique qu’artistique qui a sa part de travail manuel difficile mais aussi sa part de réflexion, où le savoir-faire classique voisine avec la recherche et l’invention, il existe (comme dans d’autres occupations évidemment) ce qu’on appelle « l’amour du métier ». Et je sais aussi que c’est là où ce trouve la noblesse de l’artisan.
L’immensité du buffet, la très grande hauteur de la tribune, la géographie de celle-ci accommodable et dangereuse, l’état de pourriture de la machinerie ont crée à diverses reprises de grosses difficultés dont j’avais pu me rendre compte par moi-même.
Pierre LOUILLET , donc, dévoué et enthousiaste comme j’en ai peu vu ailleurs, fit d’abord tout lui-même : trouver des idées, trouver de l’argent, l’investir au mieux, c'est-à-dire allant toujours au « plus pressé », organiser des concerts réguliers (qui sont obligatoires pour une réfection possible), fabriquer lui-même de magnifiques programmes copieux, très documentés, héberger chez lui des organistes de passage, et à coup sûr bien d’autres choses dont je n’ai pas eu connaissance…
Je dois quand même ajouter qu’en tout cela il fut soutenu et aidé par le si regretté Père Alcouffe, personnalité étonnante, sympathique, riche qui savait si bien attirer l’amitié et la rendre, et qui connaissait bien, lui, l’importance réelle que revêt une musique choisie, belle, bien faite et bien écoutée.
Il fut également aidé par son épouse Denise LOUILLET, si attachante elle aussi, toujours présente à ses côtés, toujours prête à participer d’une façon ou d’une autre et qui aujourd’hui et malgré son grand âge, a pris en quelque sorte la succession de son mari. C’est l’occasion pour moi de lui redire la profonde amitié qui me lie à elle, et que je n’oublie pas.
Je n’oublie pas non plus le très actif Patrick LECUYER D’HOLLANDE si dévoué lui aussi et si impliqué dans les choses de la musique.
Pour le moment je m’en tiendrai à ces simples réflexions, souhaitant seulement exprimer ici des sentiments d’amitié, de reconnaissance et de soutien.
Bien sûr, la vie est de plus en plus difficile pour chacun, de plus en plus compliquée, de plus en plus fatigante et anormale, et il faut bien le dire la société ne s’améliore pas.
Alors faisons « avec » et attendons ! Comme l’avait si bien dit Benjamin Franklin : « Dans la vie il n’y a que deux choses qui soient réellement certaines : La mort et les impôts !» Tirons-en la conclusion que tout le reste peut toujours changer, et quelquefois de façon imprévisible…
Salut à Tous

Titulaire du Grand Orgue de la Basilique
Notre Dame des Victoires,
Ex-inspecteur adjoint de la Musique pour la ville de Paris
Ex-directeur du Conservatoire Nadier Boulanger.

